7 janvier 2006

# Killin’ an arab

J’avais une dizaine d’années lorsque dans un vieux carton je suis tombé sur un mince livre de poche jauni. Sur la couverture, une silhouette aquarellée et le titre de l’ouvrage « Camus -L’étranger ». Et j’ai lu: « Ce matin maman est morte. »

J’ai dévoré le texte. J’étais absorbé par l’histoire. J’ai repris le livre quelques années plus tard, adolescent. Il y avait quelque chose de Meursault en moi. Depuis je le relis régulièrement, et je ne cesse de découvrir de nouveaux niveaux de lecture. Je ne cesse de constater l’actualité de cet œuvre, combien il y a en moi, en nous, de Meursault et combien il est difficile de l’admettre. A chaque lecture, c’est aussi cette vérité qui me glace : si nous sommes différents de ce que la société veut que nous soyons nous sommes rejetés. Là, c’est l’actualité des dernières semaines qui fait écho à cette vérité (cherchez par vous même ;)). Mais Camus va bien au-delà de l’apparence et du mode de vie. Il touche ce que nous avons de plus profond: les sentiments. Nos sentiments sont formatés. Si nous sortons du moule, nous sommes des étrangers. Pourtant, où est le crime? Le fait de ne ressentir les choses différemment de la masse fait-il de nous des monstres? Ne peut-on avoir une sensibilité accrue sur certaines choses et moins importante sur d’autres? Pourquoi devons nous, nous poser la question? Pourquoi la société ne s’interroge-t-elle pas, elle? Pourquoi voit-on dans ceux dont la sensibilité exacerbée des artistes, et dans ceux qui ont un filtre à émotions des psychopathes? Ne sont-ce pourtant pas ceux-la qui font preuve d’une objectivité absolue?

Camus, comme dans toutes ces œuvres dépeint l’humanité telle qu’elle est. Avec ce qu’elle a de plus beau et de plus laid. Mais jamais il ne dit ce qui est beau, ou ce qui est laid. Les choses sont.

D’aucun y verront du cynisme, j’y vois une vision lucide et intemporelle de notre société. Une vision dans laquelle chacun peut se reconnaître sans se voir jugé.

L’histoire, Camus en parle mieux que moi :

«…J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : ‘Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.’ Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société ou il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. […]

…On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L’Étranger l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Meursault pour moi n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace l’anime, la passion de l’absolu et de la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer dans mon personnage le seul christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l’aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l’affection un peu ironique qu’un artiste a le droit d’éprouver a l’égard des personnages de sa création.»

Extrait d’une interview de Camus, 1955

Connexe : The Cure avec le controversé Staring at the sun