Depuis quelques jours, le documentaire de Jacques-Yves Cousteau refait parler de lui à travers une courte vidéo nommée « un film naïvement dégueulasse ». L’œuvre, qui a reçu la Palme d’Or en 1956, montre dans quelques scènes, le carnage de poissons et de requins, la maltraitance de tortues, avec un regard dépourvu de jugement. Une belle occasion de remettre beaucoup de choses en perspective et de poser des questions.

La tête sous l’eau

affiche-le-monde-du-silenceSi aujourd’hui les océans sont considérés comme « Le monde du silence », on le doit évidemment à Jacques-Yves Cousteau et son documentaire éponyme.
En 1956, au sortir de la Guerre, le premier Bonnet rouge explore les fonds sous-marins dans un film documentaire. Vu au cinéma avec 4,6 millions d’entrées, l’oeuvre obtiendra la Palme d’Or à Cannes en 1956 et l’Oscar du meilleur documentaire.

Le succès en partie dû au fait qu’il s’agisse du deuxième film avec des images sous-marines en couleur. Autant dire qu’auparavant, rares étaient les personnes qui avaient vu des poissons tropicaux ou des plages ensoleillées. Grâce à des innovations technologiques sur du matériel de plongée, l’équipe de Cousteau et de la Calypso avaient pu filmer des images à 75 mètres de profondeur.
Ce documentaire, c’était un hublot grand ouvert sur un nouveau monde, un espace jusqu’à présent connu pour sa dangerosité et qui le devenait pour sa beauté et sa diversité.
Diffusé en salles dans plusieurs pays simultanément, « Le monde du silence » a été un véritable choc cinématographique.

Le Pacha

cousteauParallèlement au film, le commandant Jacques-Yves Cousteau acquit une célébrité importante. Au sortir de la Guerre, son engagement et son succès ont apporté un éclairage nouveau sur la mer, son écosystème et sa protection, lui valant une image d’écolo-marin-scientifique, parfois un peu confuse.
Personnage contrasté, le Pacha était connu pour être à la fois brillant, amusant mais aussi colérique et renfrogné. Avec cette nouvelle notoriété vint la mise sur le devant de la scène de sa vie privée (déjà dans les années 60). Le commandant avait en effet une double-vie avec une hôtesse de l’air et des enfants qu’il n’a pas voulu reconnaître tout de suite.
Marin et aventurier avant d’être écolo et scientifique, son image fut un peu ternie sur la fin malgré son apport incontestable à la Mer et sa préservation.

Un film « naïvement dégueulasse »

Et puis voilà que 50 ans après, un petit film apporte un nouvel éclairage sur une œuvre qui aurait pu rester dans les mémoires collectives comme un chef d’œuvre naturaliste. Un peu comme ces films références que l’on cite dans les dîners mais que personne n’a jamais vus : Citizen Kane, les Enfants du Paradis, les sentiers de la gloire, etc…
C’est donc le cinéaste et romancier Gérard Mordillat qui, dans une courte chronique, reprend les pires scènes du film et les commente avec le regard critique et intransigeant d’aujourd’hui.

Il est vrai qu’une fois ces images visionnées, on reste ébahi devant tant d’inconscience. Elles nous paraissent tellement improbables qu’on pourrait croire à une blague, un sketch où la galinette cendrée est remplacée par une tortue ou un requin. Si ce n’était pas vrai, ce serait hilarant.

Hier j’étais aveugle…

Après la diffusion de cette chronique, beaucoup de médias sont tombés à bras raccourcis sur Mordillat, l’accusant de juger le passé avec un regard contemporain, de cracher sur ce génial Cousteau, qui a tant fait pour la Mer. « Et lui qu’a-t-il fait pour la poiscaille ? Rien ? Alors qu’il se taise à jamais ».

Et aujourd’hui je vois?

Jean Vincent PlaceIl est évidemment mal avisé de juger ce qu’on savait hier avec les connaissances d’aujourd’hui. Autrefois, on soignait avec des saignées, on explorait les tombeaux des pyramides à la dynamite, on pensait que la Terre était plate. Que d’aberrations.

Juger les explorateurs, les expérimentateurs, les pionniers avec un regard contemporain, ce serait mal venu, ce serait critiquer ceux qui ont essayé, ceux qui ont échoué et qui au final ont aussi montré la voie.
Mais la critique de Mordillat, si elle est maladroite, a au moins le mérite de nous questionner sur notre présent.
Sommes-nous aujourd’hui beaucoup plus clairvoyants sur l’état de notre planète, sur notre comportement vis-à-vis de la Nature, des animaux, de notre environnement ?
Il y a 50 ans, Cousteau a massacré deux-trois requins et un bébé orque. Aujourd’hui des milliers de bateaux sillonnent les océans pour défoncer des requins, des baleines, des dauphins, pour un bout d’aileron aphrodisiaque, pour les vendre à des Marineland ou tout simplement les manger.
Aujourd’hui, il reste encore quelques rhinocéros, tigres, éléphants à démembrer et qui donneront leurs cornes, peaux ou défenses à de riches Chinois trop peu vigoureux.

Il sera difficile de se dire que dans 50 ans, nous ne savions pas, que ceux qui incarnaient l’écologie se nommaient Jean-Vincent Placé ou Cécile Duflot…

Pour ceux qui veulent encore y croire, heureusement, il y a toujours les Sea Sheperd.

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  1. Merci d’avoir remis ça dans son contexte et d’avoir soulevé le fait que ça reste un précurseur : comme dans toute science les débuts sont un peu chaotiques mais ça ouvre la voie à la compréhension (alors qu’après cette vidéo pleins de monde tapaient sans réfléchir sur Cousteau). Il faut rappeler que la plongée moderne lui doit beaucoup, la préservation des océans aussi malgré ce que l’on voit dans le film.

    PS : pour ce qui est de la dynamite en archéologie, l’exemple le plus frappant reste les fouilles de la ville de Byblos … il ne restait juste qu’une berme de décapage.

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