J’ai honte de moi. Moi qui respecte et adore la création, le graphisme, la typographie, le design et l’immense majorité des métiers artistiques, j’ai fauté. J’ai succombé aux sirènes de la facilité et j’ai osé demander à un graphiste, comme cela arrive trop souvent, une prestation gratuite, bénévole et donc non rémunérée. « Pas grand-chose », « juste une petite charte graphique, un logo ». Et donc je réalise aujourd’hui, que moi aussi, je n’ai pas respecté ce métier.

« Bonjour, je cherche une boulangerie gratuite »

Tout monde graphisteAujourd’hui lorsqu’une personne cherche une prestation de graphisme, un logo, une charte graphique, une affiche, elle a tendance à passer une petite annonce sur Facebook ou sur Twitter, à la recherche d’un bénévole ou d’une bonne âme. La plupart du temps, il n’y a pas de mauvais esprit derrière. Il s’agit d’associations ou de clubs qui veulent un jpeg en forme de ballon ou de trompette avec leur nom dessous pour des tracts qui seront rédigés en Comic Sans MS. Pour faire « ça », ils n’envisagent même pas de dépenser un euro et on pourrait presque les comprendre. C’est triste mais ça permet déjà de situer l’image du métier de graphiste.

Le problème se situe plus au niveau des pratiques professionnelles. De vraies entreprises, avec des vraies services communications utilisent des techniques similaires pour éviter de payer des créas. C’est ainsi que pour une prestation de graphiste, certaines entreprises n’hésitent pas à demander des « tests » ou « des maquettes » gratuites à des freelance. Si ceux-ci donnent satisfaction alors ils seront rémunérés. Dans le même genre, on lance un appel d’offres à des graphistes où seul le meilleur projet sera payé. L’avantage, c’est que sans rien faire, l’entreprise a une dizaine de propositions sur lesquelles des gens ont travaillé.

Autre astuce pour obtenir une prestation gratuite, c’est de payer en nature. Certaines boîtes n’ont aucun scrupule à annoncer qu’à l’issue de la prestation, le graphiste sera payé avec une publicité ou en pain au chocolat (si, si).
Enfin, sous couvert d’un concours, les meilleurs travaux (affiches, logos, campagnes de comm) seront récompensés par une place de concert, de théâtre ou de lots en nature. Remplacez le métier de graphiste par celui de plombier, boulanger ou même comptable (« Messieurs, celui parmi vous 15, qui enregistrera les meilleures factures gagnent un CDD ») et vous trouverez ca choquant !

Un métier de branleurs

Franchement, pourquoi payer un mec qui fait déjà des dessins pour le plaisir et en plus, qui passe son temps chez lui à son bureau, à remplir des cendriers et à vider des canettes de coca ou des tasses de café ? Ce branleur peut bien nous dépanner et nous faire un logo (surtout qu’on a passé 4 minutes sur le brief). Malheureusement, le métier de graphiste, créa traine une sale réputation et que dans l’imaginaire collectif, dessiner ce n’est pas un métier, c’est un plaisir. Et que personne n’est payé pour prendre du plaisir. Pas en France… et pas légalement non plus.

Une profession opaque

stylcoiffLe problème dans le graphisme, c’est que tout est subjectif. Pourquoi iriez-vous payer une prestation moche ? Comment savoir si celle-ci ressemblera au logo moche « Styl’Coiffure 2.0 » (que des gens adorent !) ou à l’univers Christian Dior ?

Est-ce que ce graphiste sympa va apporter de la plus-value à ma demande ? Est-ce qu’il a une obligation de résultat ou une obligation de moyen ? Et puis combien ça coûte ? Graphiste, c’est assez opaque comme profession. Personne ne sait trop combien coûte la création d’un flyer, d’un logo, d’un dessin ni de quoi son auteur a besoin. Une photo, un croquis, une couleur, une idée ?
Encore une fois, on est dans le domaine du subjectif et la beauté n’est pas universelle.

Saleté de clients

CreatifEnfin, il y a aujourd’hui en France, de vraies carences dans la culture du graphisme, du design. Contrairement aux pays anglo-saxons ou mieux scandinaves, cette culture n’est pas reconnue et encore moins valorisée. Etrangement, un dessin, une photo ou une réflexion sur l’identité visuelle ne mérite pas d’attention ou de rémunération. C’est pourquoi beaucoup de clients n’ont souvent aucune idée de ce dont ils ont besoin ou envies.
C’est tout le paradoxe aujourd’hui d’une société qui s’affiche là. On veut bien payer un boulanger mais pas trop cher pour du bon pain, un fainéant de plombier pour qu’il vienne rapidement réparer ma chasse d’eau et on ne donnera jamais 1 euro à un pseudo artiste pour un maudit logo sur un papier à en-tête, quand bien même vous le garderiez pour les 10 prochaines années…

– J’aimerais un truc dynamique avec du jaune, le nom de l’entreprise, des étoiles et qui rappelle les valeurs de la région PACA.
– Mais Monsieur, vous vendez des cuisines…

C’est la faute des graphistes

Il y a selon moi, un manque de clarté aujourd’hui dans la profession et c’est en partie à cause de ceux qui l’exercent.
Un graphiste, c’est un artiste ou pas ?
Si oui, alors il doit l’exercer en tant que tel. Il doit se faire un book de réalisations pour expliquer son univers ou justifier sa technique et puis fixer ses prix en fonction de l’offre et la demande. Sinon, il doit afficher ses tarifs et professionnaliser sa prestation, faire remplir un cahier des charges à son client, contractualiser les demandes et surtout rendre plus lisible son travail.
En se cachant derrière un statut compliqué et des prestations que la clientèle juge déjà obscures, sa condition ne risque pas de s’améliorer.

Pour finir, voici un Tumblr qui réunit toutes les demandes de « gratuistes », les graphistes gratuits: gratuiste.tumblr.com

« Si vous pensez chercher un graphiste gratuit, je pense être trop cher pour vous ».