Souvenez-vous 2005, Sufjan Stevens publie « Come On Feel The Illinoise! », un disque essentiel, touché par la grâce : une musique céleste, des paroles profondes et une voix magnifique. Seulement après une telle démonstration, on pouvait légitimement se demander comment le lutin pourrait maintenir le niveau d’une œuvre aussi gargantuesque ?!

Sufjan Stevens-All Delighted People Album Art

Début de réponse à la fin du mois d’août dernier ou après 4 longues années sans véritable nouvelle composition, Sufjan sort de sa réserve avec un EP : All Delighted People. Et lorsque le garçon est inspiré, cela donne un EP de pas moins de 60 minutes, autant dire un album entier sur notre Terre musicale.

Mais sur la planète Sufjan Stevens les titres formidablement orchestrés sont légion, les claviers, les guitares, le banjo, la flute et les chœurs font partie du décor et viennent caresser vos oreilles sans redite aucune. De la chanson titre tout bonnement sublime dans ses deux versions à la dépouillée « Enchanting Ghost » en passant par la frissonnante « The Owl And The Tanager », tout n’est que volupté et croyez moi votre cœur et vos poils s’en souviendront. Ensuite, comme pour chacun des albums de Sufjan Stevens, je ne peux que vous conseiller de lire attentivement les paroles, remarquables de subtilité. Par exemple sur « All Delighted People » Sufjan est tiraillé entre son bonheur individuel et son incapacité à changer l’horreur du monde qui l’entoure :

And the people bowed and prayed
To the neon god they made
And what difference does it make?

I love you so much anyway
And on your breast I gently laid
Your arms surround me in the lake
I am joined with you forever

sufjan stevensEt puis il y a LA chanson : Djohariah, celle qui emporte tout sur son passage, celle qui renvoie aux années 60, 70 pour son non conformisme, sa guitare électrique omniprésente et ses 17 minutes, là où les formats de l’industrie musicale martèlent leurs 3 minutes sur les ondes. Plus rares encore sont ceux à avoir réussi la prouesse de maintenir un intérêt croissant tout au long d’une telle épopée musicale ; Sufjan y parvient haut la main, comme Pink Floyd en son temps sur Echoes.  On se rend alors compte à quel point il est bon et exceptionnel de pouvoir s’abandonner dans un morceau comme on dévore un grand film, un grand livre. Que le temps passe vite dans ces moments là…

Sufjan Stevens-The Age Of Adz Album ArtLe messie était donc bel et bien de retour mais de là à se douter qu’à peine deux mois plus tard, ce 12 octobre il remettrait ça, certainement pas ! Cette fois c’est bien d’un album dont nous gratifie l’américain, soit 76 minutes de bonheur supplémentaires. Si par certains aspects All Delighted People avait des côtés plus psychédéliques que ses prédécesseurs, ce qui marque The Age Of Adz c’est l’usage nouveau et intensif d’une électronique déstructurée, surprenante et  surplombant une orchestration toujours aussi majestueuse. Le résultat d’abord déroutant est au final au-delà des espérances : « Futile Devices » est un classique Sufjan Stevens, retournant tout votre être en quelques notes et une voix féerique, « Too Much » ou « Age Of Adz » porte la marque symphonique du maître alors que « I Walked », synthétique, s’écoute religieusement. L’électronique se fait plus groovy sur « Get Real Get Right » et sur une partie de l’ENORME et bien nommée « Impossible Soul » ou 25 minutes dans les méandres du cerveau de Sufjan Stevens. Difficile de trouver son chemin dans ce labyrinthe musical mais paradoxalement impossible de se perdre ; après dix minutes de rock sensationnel la chanson se mue en soul orgasmique, la voix de Sufjan est passé sous vocoder façon Kanye West et devient plus enjouée (comme sur « Chicago » dans l’album précédent) ; 12 minutes plus tard la sortie est en vue, Sufjan retrouve son banjo en chantant:

Girl, I want nothing less than pleasure
Boy we made such a mess together

Thématiquement l’album aborde une nouvelle fois l’amour, l’apocalypse avec pour inspiration le travail de l’artiste Royal Robertson auquel la mention « Adz » du titre fait référence. Les peintures de cet américain schizophrène du siècle dernier figurent d’ailleurs sur la pochette et le livret de l’album, illustrant ses rêves éveillés et ses visions d’extraterrestres, de véhicules futuristes, de monstres excentriques et de signes du Jugement Dernier…vaste programme!

RobertsonSufjan Stevens est un extraterrestre musical, le génie d’une époque. The Age Of Adz, est un album dont on ne sort pas intact et à chaque fois que j’y reviens, découvrant par la même de nouvelles voies, je me rends compte de la schizophrénie de la chose. Un monde sépare le moi de la vie de tous les jours et le moi qui écoute The Age Of Adz…

Alors effectivement si vous voulez rêver éveillé vous savez ce qu’il vous reste à faire.

En écoute I Walked