Tout comme la majorité des médias français, je suis passé à côté d’un phénomène qui a débuté il y a tout juste un an : une guerre d’un nouveau genre qui rappelle les récits d’anticipation, où des individus se regroupent pour s’opposer à une organisation obscure et totalitariste.
Pourtant, cette guerre est tout à fait réelle et elle oppose ceux qui se font appeler Anonymous, à l’Eglise de Scientologie, organisation reconnue comme secte en France.

Tom Cruise enflamme le net

Tout débute aux Etats-Unis avec une vidéo à usage interne de l’Eglise de Scientologie, déposée sur Youtube. Elle montre Tom Cruise exprimant fanatiquement sa conviction, sa « foi » dans les méthodes de l’organisation, notamment le recrutement de nouveaux membres et l’élimination des opposants. Rapidement, les scientologues tentent de faire retirer la vidéo, plus que compromettante, attaquant par voie judiciaire à tour de bras.


A noter que la traduction littérale ne permet pas de « décoder » les propos de Tom Cruise (qui semblent donc incohérents), je vous invite à visiter ce lien qui offre des clés de lecture [en].


Sur les forums, anti-scientologues et internautes militants pour le droit à l’information se regroupent et un mouvement émerge, les Anonymous. Ce nom a une double signification : d’une part, il fait référence aux contributions sur les forums qui sont toutes signées « Anonyme » ; d’autre part il exprime la dimension personnelle et individuelle des revendications.
Les premières actions d’Anonymous tiennent de la guerilla web : attaques par des hackers qui s’en prennent aux sites de l’Eglise, les rendant inaccessibles par de nombreuses attaques, Google bombing …
Rapidement, le collectif déclare la guerre publiquement à l’Eglise de scientologie dans la vidéo « Message to Scientology ». Visionnée des millions de fois, c’est le début du « Projet Chanology », visant à détruire l’Eglise de Scientologie.
Des documents internes (manuels de scientologues, réponses types, définitions du jargon etc.) de l’Eglise sont diffusés sur le web (notamment via les Peer-to-peers, les torrents), les livres sont mis en téléchargement gratuit dans l’espoir de ne pas remplir les caisses des scientologues, les lignes téléphoniques saturées et les fax rendus hors service (en faxant en boucle des pages noires), tandis que la promotion de ces actions est faite sur des sites comme Digg.

Ceci aurait pu rester pour l’opinion publique une lutte de hackers, mais le combat s’est étendu à la vie réelle : le 10 février 2008, des milliers de personnes ont manifesté devant les sièges de l’Eglise en Australie, aux Etats-Unis, en Angleterre, au Canada … Les Anonymous ont ainsi démontré leur capacité à fédérer, en dehors de la toile, des opposants à la secte. Cette dernière prend d’ailleurs les menaces très au sérieux, enchaînant procès sur procès contre ces SP (Suppressive Person = Tout opposant au mouvement) et proposant des primes à ceux qui parviennent à les identifier.
Depuis, les actions des Anonymous sont moins spectaculaires mais plus légales. Des manifestations sont organisées spontanément partout où l’Eglise de Scientologie tente de s’implanter (Belgique, Québec…).

Du roman d’anticipation à la réalité

Anonymous en manifestation contre la scientologieCette histoire me fascine car elle me fait penser aux romans d’anticipation dans lesquels le peuple se soulève face à un régime totalitaire et obscur. Ironie, L’Eglise de Scientologie, qui est rappelons le est officiellement reconnue comme secte en France, a été fondée par un romancier de science-fiction, L. Ron Hubbard.
L’histoire la plus proche de cette actualité est sûrement celle du graphic novel, V pour Vendetta, dans lequel un homme décide de se venger d’un gouvernement totalitaire en utilisant des moyens terroristes. Il entraine dans son combat le peuple, qui comme lui, décide d’adopter le masque de Guy Fawkes pour garder son anonymat, mais également pour montrer son unité. C’est d’ailleurs pour cette raison que les Anons (nickname que se donnent les Anonymous) arbore le même masque dans leurs apparitions publiques (mais aussi pour se protéger contre les représailles des scientologues).

Les actions des Anonymous renvoient à la question abordée dans V pour Vendetta : si l’on comprend bien l’intérêt et la légitimité de leur combat (rappel : lutter contre une secte dont l’objectif est la conversion et l’endoctrinement de personnes en détresse, l’infiltration des principaux organes politiques, le racket des convertis etc…) peut-on pour autant cautionner des moyens illégaux pour démanteler la secte ? Jusqu’à quel point peut-on tolérer ces actions : diffusion de documents confidentiels ? Attaque de serveurs web ? Mise à sac de locaux scientologues ? Attentats ? Meurtres de leaders de l’organisation ?
On peut également se demander si le Projet Chanology se dissoudrait une fois son but atteint. Certains ne voudraient-ils pas récupérer le mouvement pour lutter pour une nouvelle cause, peut-être moins noble cette fois ?

Si les Anons semblent à priori sympathiques (notamment par l’utilisation de codes renvoyant clairement à la science-fiction et à la culture geek), on voit que l’on peut sérieusement débattre sur le sujet.

Une faible couverture médiatique

Anonymous demotivatorJe me demande pourquoi le sujet a été si peu couvert en France par les médias (Tracks sur Arte en mars 2008 – émission géniale mais tellement confidentielle, L’effet Papillon sur Canal+ la semaine dernière, et quelques websites comme Ecrans.fr …).
L’actualité de l’époque était elle trop riche ? Semblait-ce anecdotique ? Il est vrai que les rares francophones à avoir abordé le sujet l’on fait sous l’angle de l’activisme et du piratage informatique.

Mais jamais n’a été évoqué le fait que cette histoire annonce pouvait-être un tournant : si Internet a déjà permis grâce à la collaboration de créer des systèmes d’exploitation ou de produire des artistes, jamais des individus ne se sont spontanément ligués pour s’opposer à une cause. Et ce sans distinction de « race », religion, opinion politique, sans leader ni organisation formelle.
Ce cas annonce l’ère du collaboratif citoyen et la capacité des humains à s’organiser à travers le monde pour une cause grâce à Internet et sans chef idéologique : c’est l’intelligence collective au service de la société.

« Le  cas » des anonymous est donc plus compliqué qu’il n’y paraît au premier abord. Selon vous, les pratiques des Anonymous peuvent elles conduire à des dérives ? Les médias sont-ils passés à côté d’un sujet important ? L’émergence des Anonymous préfigure-t-elle l’avenir des mouvements protestataires?

A lire sur le sujet :
Xenu.net : le portail qui démonte la scientologie
Anonymous sur Bakchich.info
Anonymous sur Arte.tv


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  1. des anonymes oui enfin comme tout les terroristes dans le monde, ils n’ont pas le courage de leurs actes et se cachent

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Société

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